Association des éditions Cocagne MAISON DE LA MÉMOIRE & DES ÉCRITURES

Écouter l'autre

29 mai 2021 |  

Nous étions tous invités chez Mathilde au repas de fiançailles de son petit-fils. Entreprise assez délicate : les familles ne s'étaient encore jamais rencontrées car d'opinions politiques opposées. Mais nous ne sommes plus à l'époque de Roméo et Juliette et, plutôt à reculons, les deux familles ont accepté ce projet de mariage. Et notre amie a été mise à contribution, en vertu de son esprit de tolérance et de conciliation. Mathilde a des amis de toutes opinions politiques, de toutes croyances religieuses, de tous âges… Elle-même ne fait jamais état de ses convictions personnelles et personne ne connaît la couleur de son bulletin de vote. Au fil du temps, nous avons rencontré chez elle les pires ennemis affichés qui parvenaient à s'écouter et à se parler. 

D'entrée de jeu, chaque clan s'était regroupé aux deux extrémités de la table et nous nous étions retrouvés entre les deux. Et ça partait mal. Les uns chuchotaient contre les partisans du candidat de fainéants, de ceux qui voulaient être payés à ne rien faire, tandis que les autres maugréaient contre le champion des nantis et des exploiteurs. Mathilde est intervenue aussitôt pour demander à ce que chacun change de place de manière à se trouver à côté de quelqu'un qu'il ne connaissait pas. Il s'en est suivi un assez long silence pendant lequel on s'est concentré sur son assiette encore vide. Georges, le célibataire endurci de notre groupe et néanmoins aussi grand séducteur que bavard impénitent, s'est retrouvé placé à côté de la tante de la fiancée, tout juste sortie d'un divorce douloureux. L'appétit un peu calmé et sa nature reprenant le dessus, il engagea une conversation animée avec sa charmante voisine jusqu'à se mettre à parler imprudemment des prochaines élections. Mais la catastrophe annoncée n'a pas eu lieu grâce à Mathilde qui a su intervenir à point nommé, de temps à autre, afin de procurer à chacun le temps de s'exprimer sincèrement, sans chercher à provoquer l'autre et en s'octroyant par là une écoute respectueuse dans un silence de bon aloi. 

À la fin du repas, personne n'avait changé d'avis. Mais chacun est reparti avec matière à réfléchir sur des opinions différentes des siennes. Et en savourant à l'avance la joie de se retrouver le jour du mariage. Il faudrait qu'il existe des milliers de Mathilde avec ce même état d'esprit. Elle est persuadée que, a priori les gens font du mieux qu'ils peuvent. Ce n'est pas aussi simple qu'on le croit. Il n'y a pas les méchants d'un côté et les gentils de l'autre. Les imbéciles et les filous sont de tous les camps. Les braves gens aussi. Je me suis d'ailleurs toujours interrogé sur l'alchimie secrète qui fait qu'on adhère à un camp ou à un autre… Pour suivre une tradition familiale. Ou pour s'y opposer. Pour imiter quelqu'un qu'on admire particulièrement. Chacun devrait se poser honnêtement cette question. Cela aiderait peut-être à davantage de tolérance et d'ouverture.